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Groupement Professionnel - Informatique, |
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Compte-rendus du dîner-débat du 22 mai 2002
Logiciels libres / logiciels propriétaires : quelle stratégie ? avec Marc Joly (Directeur Linux IBM France) et Olivier Ezratty (Microsoft France - Directeur de la Division .NET et Développeurs) Préambule Le débat, animé par Bruno Chollier (81), président du groupement, opposait Olivier Ezratty (Directeur de la Division .NET Microsoft France, 85) à Marc Joly (Directeur Linux IBM France, École de Commerce de Lille 1989) Bruno Chollier : Quel est le business model, la stratégie à adopter selon la position que l'on a dans la chaîne du logiciel : éditeur, intermédiaire (Société de service) ou utilisateur ? Marc Joly : IBM a adopté une stratégie lourde sur les logiciels libres : depuis décembre 2000, IBM a dépensé 1,3 milliards de dollars sur le sujet. L'activité est centrée sur les services et Linux (et sera étendue dans le futur). C'est une politique globale ; différentes divisions intègrent désormais Linux dans leur portfolio. IBM est situé des deux côtés de la barrière puisqu'il est à la fois éditeur de logiciels propriétaires et qu'il participe aux logiciels libres. Cette participation est, au-delà de la stratégie Linux, un retour à la communauté, pour jouer le jeu du logiciel libre. Il ne faut pas aller sur Linux pour réduire les coûts de licence. Il est utopique de se baser sur uniquement la gratuité de Linux. Les gains sont à chercher dans un changement d'infrastructure. Olivier Ezratty : Il y a un problème de définition du logiciel libre. Il existe en fait différents types de logiciels libres se basant sur différentes licences (une vingtaine). La plus connue est la licence de la Free Software Fondation, la GPL, caractérisée par 4 points (voir sur leur site web). Une de ses caractéristiques notables est son effet contaminant : si vous réutilisez le code source d'un logiciel sous licence GPL, vous devrez placer votre logiciel sous cette même licence. Selon la licence, le modèle économique diverge, le lien à la propriété intellectuelle en particulier varie. Il n'y a pas un logiciel libre, mais différents logiciels libres. Linux a été créé en 1991 par Torwalds. Linux peut être considéré sous deux aspects : une évolution du système Unix ou le produit phare du phénomène de développement communautaire. Le logiciel libre est à rapprocher du bénévolat dans certains secteurs d'activité (médecins sans frontières par exemple). Il faut se demander quelle est la part de modèle communautaire et de bénévolat qu'un secteur peut absorber. Pour information, l'industrie du logiciel représente 220 à 230 milliards de dollars, à comparer aux 400 milliards de dollars de l'industrie du matériel informatique. Question dans le public : Le libre est lié à deux aspects : documentation et utilisation de formats standards. Avantage sur les logiciels propriétaires ? Olivier Ezratty : Ces aspects sont plutôt à rapprocher du contexte d'Internet, qui a fait émerger un grand nombre de standards, à commencer par TCP/IP dans les années 70. Internet favorise les standards par nature, du fait de l'hétérogénéité des environnements qui y sont présents. Je met en doute que les logiciels libres aient favorisé l'émergence de standards. Si on regarde les participants aux organismes de normalisation, comme l'IETF ou le W3C, 90% proviennent de l'industrie. Concernant les formats de fichiers, l'éditeur peut choisir de les fermer pour préserver sa propriété intellectuelle ou au contraire des les ouvrir. Le débat reste ouvert chez Microsoft, puisqu'il y a une volonté affichée d'aller vers des formats XML. Marc Joly : Il y a une tendance mondiale à la standardisation. C'est un grand mouvement indépendant du logiciel libre ou propriétaire, poussé par les grandes entreprises internationales, qui ont un fort besoin de normalisation. Pour revenir sur le modèle économique du logiciel libre. Au-delà du bénévolat, il y a aussi des entreprises qui emploient des contributeurs car elles sont intéressées au succès du logiciel libre. Par exemple, un modèle économique répandu est de contribuer au développement d'un logiciel libre et de se rémunérer sur la base de services dérivés. Olivier Ezratty : Il faut distinguer deux modèles : les SSII et constructeurs d'une part, et les éditeurs logiciels en tant que tels d'autre part. On trouve facilement les premiers mais moins les seconds. Certains ont même des problèmes : Lineo (Linux embarqué) est en difficulté ; RedHat se transforme en SSII. Il n'y a pas d'éditeur qui s'en sort avec ce modèle économique. Question : Quelle est la garantie du logiciel libre ? Et pouvez vous également préciser la garantie d'un logiciel propriétaire ? Marc Joly : Prenons l'exemple de Linux. Avant de commencer, il faut distinguer le noyau Linux (fonctions bas niveau de gestion des périphériques, du processeur et de la mémoire) de la distribution Linux (paquetage de composants -- dont le noyau Linux -- formant le système d'exploitation dans son ensemble). Une distribution Linux est gratuite, mais on peut passer un contrat de support, qui aura la même qualité que sous un environnement propriétaire. Le support s'occupe de l'interface avec la communauté, la sollicite ou fait le correctif directement. Le mode de fonctionnement est similaire à celui du logiciel propriétaire. La communauté Linux est très organisée ; on compte un millier de développeurs, ce qui impose des méthodologies, une traçabilité ; le code soumis est challengé par la communauté, et est constamment amélioré. La communauté est répartie à travers la planète, ce qui lui donne une grande réactivité (bug soumis le soir corrigé le lendemain matin). Nous avons constaté [ce n'est pas une étude statistique, c'est un constat] que la communauté Linux est plus réactive de 30% à 40% qu'un support commercial. On peut donc dire que le support d'un projet Linux est identique à celui d'un projet propriétaire. Olivier Ezratty : Au vu des prix tirés des logiciels vendus par les éditeurs, il ne faut effectivement pas espérer de support gratuit de leur part. Mais si les garanties apportées par le logiciel propriétaire sont identiques à celles du logiciel libre (c'est à dire nulles), le logiciel propriétaire bénéficie d'une meilleure maîtrise de l'évolution du produit. Pour revenir aux distributions Linux, une distribution, c'est 2 Go de logiciels, provenant d'origines diverses et ayant des tailles de communautés variables. Autant le développement de Linux (400 à 500 contributeurs réguliers) est comparable à celui de Windows (1000 développeurs chez Microsoft), autant il est important de souligner que d'autres logiciels ont une communauté moins large. La taille de l'éditeur ou de la communauté est significative pour ce qui concerne la réactivité et la qualité du support. Une trop grande réactivité peut être dangereuse. Prenons l'exemple de la sécurité. On entend souvent dire que pour le logiciel libre, comme le code source est disponible, la correction d'un trou de sécurité est rapide. Chez Microsoft, un correctif prend entre 24h à 72h à être publié. Mais entre le développement du correctif et sa mise sur le marché, il y a une batterie de tests de non-régression à faire. La fiabilité d'un correctif trop rapide est donc à mettre en doute. Question : Le logiciel libre permet-il de gagner une certaine indépendance vis à vis de l'éditeur ? Marc Joly : Il faut abandonner cette idée. En informatique, on n'est jamais indépendant. L'indépendance n'existe pas, il faut choisir la meilleure solution. Question : L'interdépendance, crée à partir de standards ouverts, n'est-elle pas une troisième piste à creuser ? Olivier Ezratty : C'est un choix favorisé par tous les standards d'interopérabilité (par exemple tous les standards de l'Internet), à différentier des standards de facto, contrôlés par un consortium, qui relèvent d'un choix technologique d'un logiciel. Microsoft est proactif et moteur (avec IBM) sur les standards d'interopérabilité, mais pas sur les standardisations des briques logicielles. Question : Lorsque les développements sont fait sur la place publique, les mauvais développeurs sont évincés rapidement. Ceci évite qu'un produit ne dérive dans une mauvaise direction. Olivier Ezratty : Attention à ne pas généraliser la communauté Linux. Ces communautés ne sont pas très démocratiques et comportent des divergences. Si on regarde le logiciel Mozilla, le projet a démarré en 1998 et il a fallu 4 ans pour arriver à la version finale. Un développeur Mozilla, qui a quitté le projet car il était en désaccord avec la gestion du projet, a dit : "Linux est gratuit si votre temps ne coûte rien". La maîtrise et la rapidité d'un projet libre n'est pas évidente. Bruno Chollier : Pouvons-nous en arriver au point de vue du client dans tout ceci ? Marc Joly : Premier point sur le marché, IBM a recouvert son investissement l'année dernière, et mène 500 projets Linux au niveau mondial. L'intérêt pour le client est d'utiliser l'architecture le plus fiable, économique et rapide possible, d'autant que les architectures sont de plus en plus complexes. Le client est la DSI, avec comme cible son infrastructure. Si on regarde l'exemple d'amazon.com, qui a migré son parc Unix à Intel + Linux, une économie de 10 à 20% a été faite, mais l'architecture n'a pas été simplifiée : ils sont passés de 200 serveurs Unix à 200 serveurs Linux. Le problème de faire croître l'architecture en fonction du besoin reste dans ce cas entier : l'architecture d'Amazon demande de gros délais pour la faire évoluer. Chez IBM, Linux est disponible sur l'ensemble des composants. Ainsi, un applicatif web pourra migrer sans problèmes d'une architecture à l'autre, ce qui crée la possibilité de croître à la demande, croître avec son business. On gagne au passage une meilleure fiabilité, une plus grande réactivité. On arrive alors à des gains de 30 à 70% du coût total de possession. Ces gains sont fait à 20% sur le matériel et à 80% sur le service. Une architecture distribuée va demander une personne pour 15 serveurs alors qu'une architecture centralisée pourra être administrée par 2 ou 3 personnes pour 200 personnes, sans parler des économies faites en électricité et en place. Mais attention, Linux ne remplace pas tout. Les Unix propriétaires (tout comme les logiciels propriétaires) gardent leur pertinence dans certains domaines. Par exemple, SAP développe des produits autour de Linux, mais les grosses installations tournent toujours sur DB2. Olivier Ezratty : Les concentrations de serveurs sont également possibles avec Solaris et Windows 2000. On est plutôt dans un débat de rapport qualité/prix et d'environnement applicatif au-dessus. En sécurité, les éditeurs traditionnels ont mauvaise presse, mais certaines choses sont ignorées. Si en 2000, le plus grand nombre de failles publiées concernait NT (suivi de RedHat), en 2001, les systèmes Linux Mandrake et RedHat étaient en tête, suivis de Windows 2000 et Solaris. Les tests de fiabilités réalisés comparent NT4 au Linux le plus récent. Ils n'ont pas la même ancienneté. Les tests sont donc parfois biaisés. On manque de recul dans ce domaine. Question : Microsoft ne fait-il pas un captage de ses clients en ne commercialisant pas de version Linux de ses produits ? Olivier Ezratty : Il y a un choix. Au-delà des coûts financiers, l'avantage est la cohérence de la plate-forme unique, le désavantage étant qu'elle n'est pas portable. Il est à noter que Microsoft commercialise la suite Office pour les utilisateurs de Macintosh. Question : Les logiciels libres sont-ils source d'innovation ? Olivier Ezratty : 95% de Linux provient de la R&D d'entreprises traditionnelles. Il y a peu d'innovation. Si l'on regarde par exemple XML et les web services, il y a des investissements lourds de R&D et de nouveaux produits qui émergent dans l'industrie du logiciel propriétaire. C'est le cas également pour les logiciels libres, mais avec du retard sur les logiciels propriétaires. Attention toutefois, Linux n'a pas pillé quoi que ce soit. La recopie des concepts est globale à l'ensemble de l'industrie informatique. Question : Quelle est la place de Linux dans le Grid Computing ? Marc Joly : Le Grid Computing permet d'utiliser des machines réparties pour faire du calcul, par exemple le décrypthon. Linux apporte au Grid Computing un mode de travail et la standardisation. Mais ça reste un composant parmi d'autres. D'ailleurs, dans le cas du décrypthon, Linux n'est présent qu'en frontal, et c'est AIX qui est utilisé pour la consolidation des données. Olivier Ezratty : Microsoft travaille également dans le domaine. Marc Joly :Il faut arrêter le débat sur la crédibilité de Linux en entreprise. On peut citer le New York Stock Exchange, Sony, American Air Lines qui sont passés sous Linux. Le mouvement est amorcé. Le problème du support est traité, tout comme les problèmes de sécurité (le New York Stock Echange n'aurait jamais fait ce choix sinon) Question : Certains éditeurs ont tendance à forcer leurs clients à opter pour la dernière version de leurs logiciels, contre le gré de leurs clients. Qu'en est-il pour le logiciel libre ? Olivier Ezratty : A la différence de l'industrie automobile, où l'on peut stocker des pièces, on ne peut stocker des développeurs. Windows NT a un cycle de vie de 12 ans, ce qui est tout de même assez long. Les logiciels de masse ne peuvent être réalisés sur mesure. Les nouveautés sont nombreuses, mais comme il n'y a pas d'accompagnement pédagogique, ils sont sous utilisés. Le problème est d'ailleurs le même pour le Logiciel Libre. Marc Joly : A la différence qu'il n'y a pas besoin de payer de nouvelle licence. Olivier Ezratty : Les licences système représentent 3% du coût du système d'information, la couche applicative représentant moins de 10%. Bruno Chollier : Nous avons vu que Linux est une solution alternative pour les serveurs et l'infrastructure. Qu'en est-il du poste de travail ? Linux est-il prêt ? Quelles sont les perspectives à moyen terme ? Marc Joly : Il y a sur le poste de travail moins d'économies à réaliser que sur l'infrastructure. Il faut avoir conscience que la migration de Windows vers Linux posera des problèmes d'interopérabilité. Mais sinon, oui, le poste de travail sous Linux, c'est possible. Ce n'est pas forcément le bon débat, ce n'est pas le point stratégique. Olivier Ezratty : Linux et les logiciels libres, c'est l'informatique au service des informaticiens. Les développements sont faits pour les informaticiens eux-mêmes, ce qui explique les usages dans les infrastructures techniques et dans le développement, et moins au niveau des utilisateurs. Il y a cependant des progrès notables autour de Linux, mais avec un décalage qui subsiste entre Linux et Windows. Question : Combien de personnes travaillent dans vos sociétés sur Linux ? Olivier Ezratty : Nous sommes 2 personnes (non à temps plein) qui observons Linux en France. Dans le monde, il doit y avoir 40 à 50 personnes (sur 50 000) travaillant de près ou de loin autour de Linux (principalement en recherche fondamentale). Marc Joly : Au niveau mondial, 5 000 personnes (sur 360 000) travaillent sur Linux. Compte rendu réalisé par Robert CHERAMY (2000) |